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Récit de Pilote : Leçon d’humilité le long de l’AM-21 - PARTIE 2

Douglas DC-2 KLM
DC-2 KLM en vol

A mon dernier atterrissage, le contrôleur dans sa tour a failli appuyer sur le bouton d’urgence pour ameuter les pompiers. L’avion rebondissait sans cesse. Il remontait de quelques mètres puis retombait lourdement, puis repartait encore alors que le bout de piste s’approchait. Au dernier rebond, le comandant de bord avait envoyé la gomme pour une honteuse remise des gaz. Il avait cependant décidé de me laisser les commandes. Je tremblais et mes mains suaient en se crispant sur les commandes et les manettes des gaz.

Quand je m’étais représenté au-dessus de la piste, la peur d’une seconde débâcle m’avait fait commencer l’arrondi très tôt, trop tôt. Même le commandant n’avait pas eu le temps d’éviter le désastre. L’avion cessa de voler immédiatement et tomba verticalement comme un ascenseur. Je parvins juste à maintenir les ailes horizontales par un violent coup d’ailerons. Il n’y avait plus d’énergie pour un rebond. L’avion toucha net sur trois points.

Quand nous sommes arrivés au parking, le bruit de l’atterrissage résonnait encore dans mes oreilles. C’était le même bruit que ferait un grave accident dans une cuisine d’hôtel. Le commandant se massait le dos en me regardant : « ce n’était pas un atterrissage, mais une arrivée ! ». Sur le moment, je songeais à quitter la profession.

Je suis décidé faire mieux cette fois.

Je pousse légèrement le manche et nous passons à travers une fine couche de nuages. L’aéroport est droit devant. Mes sens sont à l’affut. Un pilote doit intégrer une multitude d’observations avant d’atterrir sur un terrain inconnu. Il ne faut attendre aucune aide depuis le sol.

Alors que nous sommes à cinq kilomètres de distance, je compare instinctivement le déplacement de l’ombre des nuages sur un champ à la direction d’un manche à air planté sur le toit d’une grange. Il y a une différence importante. Je dois tenir compte de ce changement de direction du vent lors de notre descente et virage en finale. A la manière dont les sommets des arbres bougent, j’estime que le vent atteint bien les 45 kilomètres par heure en rafales.

Je dois faire très attention à ces arbres. Ils sont plantés tout près de l’aéroport et portent leur ombre sur la piste. Cette zone d’air plus froid comporte souvent des courants descendants. Ils ne sont pas dangereux en soi, mais ils peuvent surprendre si on ne se donne pas assez de marge.

Nous passons à exactement 90 MPH au-dessus des arbres et je commence à réduire les gaz. Ross ne peut qu’apprécier la planification impeccable de cette approche. Je laisse l’appareil glisser vers la piste en une pente parfaite. Je ne vais ni trop lentement, ni trop rapidement. Je me laisse juste un peu de marge pour contrer les rafales. Je donne un petit coup sur le compensateur de profondeur pour alléger un peu le manche alors que nous passons au-dessus du seuil de piste. Ca devrait être l’atterrissage parfait.

Mon autosatisfaction meurt avant même d’être née. Encore une fois, j’ai littéralement volé jusqu'à planter l’avion au sol. Il rebondit brutalement et s’incline sur le coté. Ross saute immédiatement sur les commandes. En quelques gestes précis et sans toucher aux gaz, il le stabilise et le repose comme une fleur.

Alors que nous roulons vers l’aérogare, je m’attendais à ce qu’il m’explose dessus. A ma grande surprise, il est souriant et me regarde avec bienveillance. Tu sais, me dit-il, il y a deux types d’avions : ceux que tu pilotes et ceux qui te pilotent. Avec le DC-2, tu dois bien avoir une idée claire dès le départ sur qui est le boss.

Je reprends mes esprits pendant les quinze minutes nécessaires à l’avitaillement, mise en place des bagages et embarquement / débarquement des passagers. Ross est aux commandes. Nous roulons déjà pour un nouveau départ alors que le vent se rafraichit de plus en plus. Mentalement, je combine toutes les lois des statistiques et j’arrive à la conclusion que je ne pourrais pas faire plus de bêtises aujourd’hui.

Le train d’atterrissage du DC-2 et manœuvré par des vérins hydrauliques. Au poste de pilotage, nous avons un levier qui permet de contrôler le mécanisme. Une fois que nous posons, nous insérons une goupille de sécurité pour éviter de bouger le levier par inadvertance et de se retrouver dans un avion couché sur le ventre. Nous retirons la goupille quand l’avion s’aligne sur la piste pour le décollage. Si nous l’oublions, il y a un délai embarrassant pour la retirer une fois en l’air. Même s’il ne s’agit que de quelques secondes, elles peuvent être vitales en cas de panne d’un moteur. Si le train n’est pas rentré vite, l’avion ne pourra pas monter.

Pour cette raison, dès que l’avion quitte le sol, nous rentrons le train d’atterrissage sans perdre de temps. Il ne faut pas non plus le rentrer trop tôt, autrement, l’avion qui n’a pas encore assez de portance s’enfoncera et les hélices touchent le sol en premier. C’est déjà arrivé.

Le signal pour rentrer le train est donné par le commandant de bord qui lève le pouce vers le haut en criant « Gear up ! » assez fort pour être entendu même au-dessus du bruit infernal des moteurs.

L’appareil s’aligne. Je retire la goupille alors que Ross met plein gaz. Je suis penché en avant, la main sur le levier du train d’atterrissage. Je suis pris d’envie aussi forte que pathétique de faire correctement et efficacement mon travail de copilote. Je sens l’arrière de l’avion se lever. Nous devons avoir la bonne vitesse. Je ne regarde pas les instruments, mais la main de Ross en attendant le signal convenu.

Tout à coup, sa main quitte les manettes. Il a du crier « Gear up ! » mais j’ai du ne pas l’entendre. Je serre le levier et je le pousse vers le haut.

- Jésus ! Man !

Ross vient de crier.

Il se bat avec le manche alors que l’avion penche de tous les cotés. Je regarde dehors, les hélices géantes tournent à une vitesse vertigineuse à quelques centimètres du sol. La vitesse affichée au badin est inferieure a celle du décollage. Il n’a jamais annoncé le « Gear up ! ».

Tout l’appareil vibre transmettant ses tremblements à mes propres intestins. Ross lute à coups de corrections rapides et fermes sur les commandes. Apres quelques secondes d’angoisse, le sol s’éloigne et nous volons dans un air pur et calme.

Je n’ose pas me retourner vers lui, mais je sais que tôt ou tard, je dois.

Je ne trouve pas le moindre mot d’excuse. Je me tasse dans mon siège. Je me ratatine. Je viens de mettre en danger l’avion et tous ses occupants. Je comprendrais que Ross sorte son flingue et me mette une balle dans la tête. Il me soulagerait.

Ross essuie une perle de sueur qui coulait sur son visage puis il se retourne calmement vers moi. Il n’a aucune lueur de colère ou même de reproche dans son regard. Il me dit tout simplement : « si tu refais ça encore, je te retire de mon testament ».

Douglas DC-1 DC-2 DC-3
Comparatif silhouette DC-1 DC-2 DC-3

A suivre...

Humilité

Voilà bien la qualité qui doit prévaloir dans notre métier.
J'ai tjs pensé qu'il y avait autant de métiers de pilotes differents que de type d'exploitation, la chasse, la lutte incendie, la ligne,le travail aerien, ce sont des metiers differents meme s'il y a toujours un pilote et un avion.
Soyons clairs si peu de pilotes pourraient et voudraient faire voler un DC2 aujourd'hui, peu de ces pilotes des années 30 comprendraient quoi que ce soit à un liner moderne.
On a sans doute perdu pas mal des qualités des ces anciens (et encore) mais c'est le cas de pas mal de meties, aujourd'hui un gars qui usine une piece sur une chaine numerique ne sais sans doute plus travailler à la main comme les vieux ouvriers.
On parle d'ADF non automatique avec des antennes orientables?
Mais quelle etait la précision de ces instruments? Combien y avait-il d'avions dans le ciel à l'epoque, les passagers d'aujourd'hui s'attendent-il à finir le trajet en train? Bien sur que non!
Un liner moderne en TMA suit sa route avec une précision de...0.3Nm en finale...
Il est difficile d'inclure dans une formation de pilote moderne le meilleur des 2 mondes, personnellement je recommanderais a un pilote qui souhaite avoir un "bon coup de patte" de commencer trés jeune et de faire du planeur avant toute chose.
L'exemple de ces 2 pilotes est révélateur de notre métier, quel pilote n'a pas tassé les vertebres des occupants de l'avion? qui n'a pas commencé à suer en voyant que les reperes en route n'a aucun rapport avec ce qu'on a sur la carte, qui ne s'est pas fait piéger par la MTO?
Mais des captains comme Ross il y en a encore bcp, des mecs qui n'ont pas oublié leurs erreurs et qui sont plus exigeants avec eux memes qu'avec les autres.
Un beau témoignage en tout cas.

D'accord avec FALCON

Oui il y a trop d'automatisme, c'est sympa en régime de croisière. Mais quand ça m...., on fait quoi ?
Je ferais l'analogie avec les lycéens qui ont tous une calculette, mais ne savent plus appliquer les règles de base quand la pile est HS.

Exemple 1 : Demandez à un lycéen de calculer 456,789*0,000012345
Bon pas trop dur

Exemple 2 : La division soit 987,6543/0,00005555
J'en ramasse combien pour le bac ?

Ne parlons pas d'extraction de racine carrée ou de résoudre une équation du second degré ! Quand la calculette (le PA) m... il faut bien résoudre le pb.

Ben comme vous le dites le "return to basics" c'est soit planeur (plus difficile, relief, thermique,...) ou des vols en aéroclubs !!

Je ne me rappelle pas avoir

Je ne me rappelle pas avoir dit qu'il y avait trop d'automatismes.
D'abord l'équipage ne décide pas de l'équipement de son avion, et il faut bien s'adapter.
La réglementation elle-meme stipule qu'on ne peut voler plus de 2 heures à la main, mon avion peut voler prés de 12 heures...
Les automatismes ça ne sert pas qu'en croisiére, ca réduit la fatigue, ca augmente la vigilance et le "situation awareness", et surtout le confort et la précison car je n'ai encore jamais rencontré de pilote qui vole aussi bien que le PA.
Par contre, j'aime les automatismes au service de l'homme et pas l'inverse.
Il y a differentes philosophies dans le domaine, sur airbus, l'avion ne sort pas d'un domaine de vol limité par des facteurs de charge et des inclinaisons, je n'aime pas trop, si on passe sur le dos ds un cb ou ds une turbulence de sillage, je ne sais pas comment ils font.
Les automanettes sont fixes quelque soit le régime réacteur, je n'aime pas non plus.
Sur Falcon 7X, il y a une limitation au domaine de vol (toujours grace aux commandes de vol electriques) mais pas en bank, donc on peut passer un tonneau à 1g.
Pour finir, quand le PA merdoie, on prend l'avion à la main bien sur, où est le probléme?
Back to basics, ne veut pas dire qu'il faut retourner en aeroclub, c'est un leitmotiv qu'on garde en tete quand on ne comprend plus ce qui se passe dans un avion, et c'est pas si rare qu'on le pense, soit qu'on ne connaisse pas suffisamment un mode: combien de pilotes connaissent la loi de variation de l'assiette sur la vitesse en mode FLC? soit que le PA fasse des trucs bizarres, dans ces cas-là on attend pas que ça séche, c'est AP disconnect, assiette, poussée, cap.
C'est ça le basic!
Amine pourrait en dire plus mais je me souviens d'un accident dont l'une des causes majeures était que les pilotes (tres experimentés), ne savaient pas ce que signifiaient une indication sur leur PFD en un mode du PA particulier.
Aprés l'accident on a demandé aux autres pilotes, ils ne savaient pas non plus, on a alors demandé aux instructeurs et personne ne savait, il a fallu demander aux concepteurs dans leur bureau d'etudes...

c'est consternant!!!!

je suis consterné par la tournure que peuvent pendre ces quelques commentaires. Le pilotage doit se faire à deux et pas par brimade et mise en difficulté du copilote. L'histoire de l'aviation est truffée de ce genre d'attitudes qui ont amené un accident. Ce genre "d'exercices" ne peut jamais se faire avec passagers. Le faire avec des passagers est à mon avis une faute très grave. De plus cette idée de "retour aux basics" c'est peut-être très bien mais sans la technologie actuelle et les systèmes de qualité de l'aéronautique Amine n'aurait même plus le temps de dresser la liste des accidents. Alors ne jetez pas le bébé avec l'eau du bain. Les systèmes d'aide au pilotage sont une avancée incontournable et il y a encore de très très bon pilotes actuellement.
S'il existe des lacunes au niveau des compétences dans le pilotages laissons en parler les pilotes professionnels et les professionnels de l'accidentologie aéronautique.
Quand à mettre un pilote actuel sur un DC2, imaginez le contraire le score serait probablement de 0%

C'est des gens qui vivaient

C'est des gens qui vivaient a une autre epoque avec d'autres parametres. C'est vrai qu'a notre epoque, nous aimons revenir en arriere et juger les gens avec les criteres d'aujourd'hui :) Mais il faut bien se remettre dans le contexte.

A l'epoque, chaque decollage etait une aventure. Il n'etait pas question de mettre en place des procedures. Rien n'etait ou ne pouvait etre repetitif. C'est seulement avec l'avancee de la technique, que d'autres notions sont venues avec.

Si ces pilotes etaient en vie aujourd'hui, ils pourraient nous montrer comment faire une approche en conditions IMC en utilisant seulement le compas et l'altimetre de l'Airbus. Ca ne serait pas autorise, mais ils seraient capables de le faire :)

Il y a encore quelques episodes qui viennent. Je vais essayer de finir le troisieme d'ici demain.

Houais j'aime ce coup de colère d'Amine

Si nos pilotes et avions volent aujourd'hui, c'est sans doute parce que certains ont réussi à faire voler des fers à repasser.
Quand Lindbergh a décollé il avait une chance sur deux de se crasher.
Quand on a lancé l'Aérospostale, quels étaient les risques ?

Ces mecs qui volaient avec rien nous ont ouvert des axes de vols, ces mecs seraient capables de piloter un Airbus en manuel, car ces mecs savaient voler et non conduire sous PA.

Ben oui avant on avait des pilotes, ce jour on a des "concierges" !

Un seul mot :

superbe !

DC2 DC3

Bonjour Amine,
Je pense qu'à l'époque, voyager à bord de ces avions, c'était l'aventure avec un grand A. Quant à les piloter, il fallait plus qu'une dose de caractère. Et ce copil a rencontré LE pilote du moment.
Maintenant parler de "Return to basic" oui, mais l'expression est faible... Je crois que l'on ne peut comparer les époques. Dans la mesure ou nous avons la chance de vivre pas mal de générations d'avions qui ont évolué plus vite que LE BASIC (Merci la technologie????), on restera toujours béa d'admiration devant un appareil de plus de 200T s'éléver dans le ciel sans penser une seconde que c'est grace à l'assiduité d'un équipage qui a passé combien d'heure de simul,de vol pour en arriver là.
En fait, le copil faisait de la simul en même temps que ses vols!!!
Merci, Amine pour ce document extraordinaire.

Il faut remercier aussi les

Il faut remercier aussi les passagers qui ont fait confiance a ces engins et qui ont finance ces avions a des prix relativement eleves.

Et en plus Amine est humain

Excuse je vais dire tu !
Dans ton texte on sent une passation de pouvoir entre un qui veut partir et l'autre qui n'est pas mûr. Dans la Part1 j'avais pas tout compris, je voyais une conclusion, mais pas celle de la Part2. C'est chaud.

Si les termes du CdB sont exacts :chapeau, j'ai aimé le "testament". Bon il s'est un peu moqué du jeune, mais je pense qu'il a progressé beaucoup. Y en reste combien des papies comme ça ?

Dans ton Post Amine on sent le vieux qui sommeille, demi-œil ouvert quand même, et qui laisse son élève aller au max de ses possibilités.

Ben ça c'est la vie : transmettre

Bonne nuit Amine ! Et merci

Bsr Amine, ce film

Est repassé la semaine dernière sur une chaine française

Et votre récit m'a fait penser aussitôt à ce mec bourru qui va tout apprendre à ses "gosses", mais qui ne va pas les aider, juste les conseiller.

Et si c'était ça la transmission des connaissances ? Ai-je dit un gros mot : transmettre ?

Quand nous serons morts, à quoi servira le "peu" que nous avons dans notre cerveau ?

Pas de transmission, pas d'évolution, pas d'amélioration !

Ne suis je pas hors sujet sur ton blog Amine ? Ou avons nous les mêmes valeurs ?

PS : pas de censure, j'assume mes propos et on est bien sur ton blog. MERCI

Je pense que nous avancons

Je pense que nous avancons aujourd'hui en perdant les bases.

Par exemple, les voitures d'aujourd'hui sont plus sures et ont des moteurs plus economiques que ceux d'autres fois. Une electronique de pointe facilite la conduite ainsi que la gestion de la maintenance.

En meme temps, on est tout simplement incapable de concevoir une pedale de frein ou d'accelerateur qui fonctionne normalement.

Si vous regardez les news en Medecine, vous allez voir que dans les memes pages cohabitent des evolutions exraordinaires et des morts suite a des maladies simples dont on a rate le diagnostic.

Cette ambiance regne un peu partout. On la trouve dans tous les domaines.

C'est magnifique, pauvre copil !!!!

Amine c'est ça le "Return to basics" ?

Ben je préfère ça que des "concierges"

En fait Amine on sent que le CdB maitrise la situation mais force son copil à bosser. Et ça c'est super, en gros c'est un papa et son fils.

PS : Pourquoi ce n'est plus comme ça ? Reconnaissance de la barrette ? Reconnaissance de l'âge ?

De plus super texte, on sent le copil qui ch... dans son froc, il manque juste le CdB qui allume le cigare à la fin. On dirait du Clint Eastwood (ex Amine un film qui est repassé sur nos chaines : "Le maitre de guerre")

Merci

Je vois qu'on a des

Je vois qu'on a des references semblables, le "Le maitre de guerre" :)

Ce copi avait fait sa formation sur DC-2 et ils volait avec plusieurs commandants de bord. Avec certains, il ne faisait pas decollage ou d'atterrissage pendant des mois. D'autres, le poussaient a ses limites.

Ca se passe durant les annees 30. Un peu avant le debut de la Seconde Guerre.

Aujourd'hui, avec un DC-2, a equipement egal, on ne ferait pas le 10% de ce qu'ils faisaient.