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Air Canada, le pilote qui n’avait pas bu

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Le public est, a juste titre, très sensible aux nouvelles concernant les pilotes sous l’influence de l’alcool. Pas plus tard qu’en septembre 2008, un Boeing 737-500 d’Aeroflot s’écrasait a Perm dans l’Oural tuant ses 88 occupants. C’était le vol 821 et au stade actuel de l’enquête, il apparait qu’au moins le commandant de bord était alcoolisé pour ne pas dire ivre.

En avril 2009, c’est un pilote d’Air Canada, Mr. Daniel Dufour qui était sur le point d’embarquer pour le vol AC851 de Londres Heathrow à destination de Calgary. Il fut arrêté sur le champ devant ses collègues et les passagers. Assez de passagers pour remplir un Boeing 777-300 ; vous voyez la scène. Même si ce membre d’équipage n’avait que le rôle de pilote supplémentaire sur ce vol, beaucoup dans le Terminal 3, celui des longs courriers, se disaient que les pilotes ne sont plus ce qu’ils étaient et qu’où va-t-on même si chez Air Canada on se mettait à boire.

L’alcool au manche c’est grave, mais il faut savoir raison garder. Avant de briser la carrière du pilote, jeter son nom en pâture ou salir la réputation d’une compagnie sérieuse, il faut vérifier les données.

L’éthylomètre n’est pas un instrument d’une redoutable fiabilité. Bien au contraire, il repose sur des suppositions physiques et physiologiques qui ne sont pas toujours vérifiées sur le terrain. Faux positifs et erreurs de mesure vers le haut ou vers le bas sont légion.

Aux USA, plusieurs cas sont arrivés devant la justice et les prévenus ont gagné en mettant en doute la fiabilité de l’appareil et la fragilité de ses principes fondateurs.

La mesure :
Mis a part les cas évidents ou le sujet n’arrive même pas tenir debout, la seule manière de déterminer la consommation d’alcool est d’aller le chercher par des analyses de sang. Comme celles-ci sont trop invasives et réalisables que par des équipes médicales, il a été inventé un système dont le but est d’estimer la concentration d’alcool dans le sang en mesurant sa concentration dans l’air expiré.

Les instruments de mesure basés sur l’air expiré supposent que la concentration de l’alcool dans le sang est 2100 fois supérieure à sa concentration dans l’air. C’est-à-dire qu’une simple multiplication de la mesure dans l’air permet de connaitre la valeur dans le sang.

L’air alvéolaire :
Si on veut être rigoureux dans la mesure, il faut qu’elle soit basée sur l’air alvéolaire. C’est cet air qui est en contact avec les alvéoles dans les zones les plus profondes du poumon. En effet, l’air inspiré en dernier, est expiré en premier. Autrement dit, quand on commence à expirer, on va souffler un air qui n’est jamais arrivé au niveau des poumons. C’est l’effet d’espace mort constitué par les voies aériennes.

Idéalement, il faudrait envoyer un tube jusque dans les poumons. On arrive à une mesure invasive et elle perd tout intérêt pratique.

L’air délivré à l’appareil est en fait un mélange entre un air non-alvéolaire et un air alvéolaire qui devient de plus en plus présent vers la fin de l’expiration profonde.

Le facteur 2100 :
En 1972, une série de tests furent réalisés avec des sujets sains. On mesura le taux d’alcool dans leur air expiré et en même temps dans leur sang. Les rapports calculés furent entre 1900 et 2400. La valeur intermédiaire de 2100 fut retenue.

Si une personne a un ratio personnel inferieur à 2100, l’appareil va quand même multiplier par 2100 et donc majorer son alcoolémie. Au contraire, une personne qui a un ratio supérieur à 2100 verra son alcoolémie minorée.

En 1987, lors du procès Burling contre Nebraska, le professeur Norman Scholes cité comme expert devant la cour témoigna que des recherches ont montré que le ratio réel peut varier de personne à personne et chez la même personne au cours temps. On a pu mesurer des valeurs se situant n’importe où entre 1100 et 3400 ! Si vous vous trouvez aux environs de 1100, votre alcoolémie mesurée sera pratiquement doublée par l’appareil. Dans le cas de ce procès, le juge a tenu compte de ce fait et décida de diviser par 2 l’alcoolémie de la personne citée devant le tribunal. L’effet fut immédiat : toutes les poursuites furent abandonnées.

En 1983, la Cour d’Appel de Maricopa en Arizona est saisi d’un cas similaire. Un homme est arrêté pour ivresse au volant en récidive et passe devant le jury populaire en plaidant non-coupable. Il avait été testé à l’éthylomètre à 110 mg d’alcool par 100 ml de sang, la limite légale étant de 100 mg. Les avocats détruisent le test sur plusieurs bases :
– 10% d’erreur de calibration. C’est-à-dire que pour 100 mg d’alcool, on peut mesurer 90 mg comme on peut mesurer 110 mg.
– 30% d’erreur au moins lié à l’utilisation du ratio 2100 alors que celui-ci peut varier grandement d’un individu a l’autre.

Le tribunal ne réfuta aucun des arguments techniques. Par contre, le prévenu fut condamne au bout de 6 minutes de délibération sur la base des témoignages des personnes présentes lors de l’arrestation. Il puait l’alcool, il n’arrivait pas tenir debout sans assistance et vomissait. Sur une échelle de 1 a 10, 1 étant sobre et 10 étant complètement ivre, l’officier qui a procéda à l’interpellation lui donna un 10 plus.

Dans un autre cas en Californie 1989, People vs. Thompson, la personne poursuivie fut acquittée sur la base du témoignage d’un expert qui affirma que le ratio peut varier de 600 à 3000 dans la population.

D’autres études montrent qu’on peut trouver des ratios allant de 832 à 7289. En fait, plus on lit d’études, plus on trouve de valeurs différentes.

Système ouvert, système fermé :
D’après le professeur Michael P. Hlastala, spécialiste en physiologie pulmonaire à l’université de Washington, le ratio est une vue de l’esprit et aucun ratio fixe ne peut être établi. En effet, les lois de la physique sur lesquelles se base l’éthylomètre sont connues depuis 1803 (loi de Henry) elles supposent clairement un système fermé et au repos. Quand une personne souffle dans un appareil, le système est clairement ouvert et pas du tout au repos. Il n’est donc pas en équilibre et reste hautement imprévisible.

Cet expert a témoigné plus de 1500 fois auprès des tribunaux et a publié plus de 390 articles scientifiques sur les problèmes de l’extrapolation de la concentration d’alcool dans le sang par des mesures sur l’air expiré.

La température corporelle :
Le test part du principe que la température de l’individu est de 37 degrés et que ses voies aériennes supérieures sont à 34 degrés. Pour chaque degré de plus, on notera une majoration de 6.5 % de la valeur de la mesure à l’éthylotest.

L’hématocrite :
Globalement, le sang se compose de plasma et de cellules en suspension. Quand il est présent, l’alcool est dissous dans le plasma qui est compose essentiellement d’eau. Il ne va pas dans les cellules sanguines. Chez l’homme adulte, l’hématocrite normal est de 0.42 à 0.52 avec une moyenne à 0.47. Chez la femme, l’intervalle est de 0.37 à 0.47 avec une moyenne à 0.42.

Une personne dont l’hématocrite est élevé pour des raisons environnementales, comme la vie en altitude, ou médicales, aura un ratio plus faible et des mesures majorées à l’éthylotest.

Aeroflot, Septembre 2008, Perm
Aeroflot, septembre 2008, le commandant de bord était sous l’influence de l’alcool lors du crash.

Conclusion :
Développé dès 1950, à une époque ou la physiologie pulmonaire n’était qu’à ses balbutiements, l’éthylotest est un instrument peu fiable et fondamentalement faux. Il produit des résultats vagues et variables en fonction d’un nombre élevé de paramètres impossibles à maitriser lors du test.

Le pilote d’Air Canada a été transféré au poste, puis passé devant le juge et suspendu par sa compagnie en attendant les résultats des prises de sang. Celles-ci tombèrent quelques semaines plus tard avec un résultat négatif. Non, il n’avait pas bu et sa carrière a failli être brisée net.

Les guignols de Heathrow savent bien que le gadget a un taux inacceptable d’erreur et de faux positifs. Pourtant, ils continuent à faire joujou avec.

Pourtant, les pilotes alcooliques, de l’aveu de l’un d’eux, ils attendent d’être dans l’avion pour s’y mettre.

 

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